Au premier abord, qu’y a-t-il de commun entre une île minuscule du Pacifique et l’immensité de l’Inde ?
Pas grand chose.
En tous les cas, c’est ce que je me suis dit en arrivant à Moorea après 6 mois en Inde.
Je me suis sentie perdue dans ce silence, à l’étroit dans ces 132 km2 et désorientée par la présence de la religion du dieu unique dans un archipel plein de légendes et de mythes.
Alors qu’en Inde tout n’est que bruit, couleurs et agitation dans une décoction culturelle saupoudrée de dieux multiples et éblouissants.
Puis tout doucement, j’y ai vu quelques correspondances.
Dans la nature, essentiellement, les fleurs et les fruits sont les mêmes, la végétation du sud de l’Inde et celle de Moorea sont très semblables.
L’arbre-lien entre ces deux lieux est certainement le cocotier utilisé là-bas comme ici pour de multiples usages : boisson, mets, huile pour le corps (le monoï), objets sculptés, tressages, j’en oublie certainement et ne les connais pas tous.
A Pondichéry, un jour de grand vent, je m’étais inquiétée auprès de Michèle du risque de se balader sous les cocotiers et de se recevoir une noix de coco sur la tête.
J’avais entendu des histoires horribles lors d’un précédent séjour à Moorea et les polynésiens faisaient très attention de bien "nettoyer" les cocotiers afin que les cocos ne tombent pas sans prévenir.
Michèle s’était un peu moquée de moi, n’avait jamais vu ni entendu parler "d’accidents de cocotiers" !
L’histoire en serait restée là si elle ne m’avait pas offert "Les contes et légendes de Tahiti et des mers du Sud" de E.V.DUFOUR dans lequel est relatée la légende du cocotier.
Si ce conte ne nous mettra pas forcément en accord sur le sujet, il apporte un point de vue poétique et créé le lien entre Pondichéry et Moorea.
La légende du cocotier

Le vent s’était brusquement levé et ses rafales rapides secouaient de façon inquiétante les cimes hérissées des cocotiers de la plage. Surprenant mon regard, Vahinemoea me demanda, avec un rien de malice dans ses yeux noirs :
— Ne sais-tu pas, froussard, que les cocos ne tombent jamais sur les gens qui passent en dessous ?
— On le dit, mais je n’y crois pas trop. Il n’y a aucune raison pour qu’un objet qui tombe fasse un crochet pour t’éviter ! En revanche, je vois là-haut quelques cocos qui se réjouissent à l’avance de notre venue et de la prochaine rafale de vent !
Quand on est un garçon, ce n’est jamais agréable d’être traité de « froussard » par une fille.
— Allons, ne te fâche pas ! Mais tu as tort, les cocos ne sont pas « des objets » ! N’as-tu pas remarqué que sur leur coque, il y a deux yeux et une bouche ?
— Bien sûr, mais je devine que tu sais pourquoi, cela se voit à ton sourire.
Vahinemoea se mit à refaire ses tresses que le vent avait emmêlées, et quand je fus à mon tour assis sur le sable, elle commença son récit :
« Dans le district de Tererauta vivait, il y a bien longtemps, une jeune fille dont la beauté faisait l’orgueil de ses parents. Ses yeux noirs, les lignes harmonieuses de son corps brun, la souplesse de sa taille, et surtout la soie de ses longs cheveux la rendaient la plus jolie fille de nos îles. Quand elle atteignit l’âge de seize ans, son père, qui était le chef du district, résolut de la marier...
Il se mit à chercher un époux digne de sa fille. Quand le jour des noces arriva, Hina, c’est ainsi qu’elle s’appelait, Hina ne savait encore rien de son promis, sinon qu’il était du district lointain de Teretai.

Mais quand son père vint la chercher pour lui présenter son époux, elle faillit s’évanouir de terreur, en voyant une immense anguille, au corps gigantesque et à la tête énorme : c’était le prince des anguilles.
Hina, épouvantée, s’enfuit dans la montagne et atteignit le district d’Aketura. Trouvant un fare, vide, caché sous de grands aito, elle s’y réfugia.
Or, c’était la maison du dieu Hiro ; et celui-ci, en revenant de la pêche, fut ébloui par la lumière éclatante qui auréolait sa case. C’étaient les cheveux d’Hina, qu’un rayon de soleil avait frôlés et qui brillaient ainsi.
La jeune fille raconta au dieu sa terrible aventure, et celui-ci accepta de la cacher pendant quelques temps.
Mais l’anguille, attirée elle aussi par l’éclat des cheveux de la jeune fille, arriva bientôt au voisinage de la case du dieu. D’un coup de sa queue puissante, elle ouvrit dans le récif une large brèche, qu’on appelle aujourd’hui la passe de Tapuerama.
Le dieu Hiro, alerté, prit un long cheveu d’Hina, y attacha un hameçon de nacre et pêcha la monstrueuse bête. Quand il l’eut tirée sur le rivage, il la coupa en trois morceaux.
La tête vint tomber aux pieds de la jeune fille et lui dit :
— Tous les hommes qui me détestent, et toi la première, Hina, un jour, pour me remercier, vous m’embrasserez sur la bouche. Je meurs, mais ma prédiction, elle, est éternelle.
Hiro, sans perdre de temps, enveloppa la tête avec des feuilles de bananier et tendit le paquet à Hina :
— Hina, fille de beauté, tu peux retourner chez les tiens, et là-bas, tu détruiras cette tête. Mais tout au long de ta route ne la pose surtout pas à terre, car alors la malédiction de l’anguille se réaliserait.
Et Hina, accompagnée de suivantes offertes par le dieu Hiro, s’en retourna à Tererauta. Mais la route était longue et le soleil brûlait le chemin. Elles arrivèrent au bord d’une rivière. L’eau était fraîche et claire, et les jeunes décidèrent de s’y baigner.
Hina, oubliant le conseil du dieu, posa son paquet à terre afin de rejoindre ses compagnes.
Aussitôt, avec un bruit sourd, la terre s’ouvrit et engloutit la tête de l’anguille morte... Et surgissant de la faille qui se refermait déjà, un arbre apparut et se mit à grandir, grandir démesurément.
C’était un arbre étrange, tout en tronc, avec une touffe de feuilles au sommet. On aurait dit une immense anguille dressée, la tête vers le soleil.
Le premier cocotier venait de naître...
Hina, qui avait désobéi, fut condamnée par les dieux à vivre auprès de la rivière et l’arbre fut tabou. Défense absolue à quiconque de s’en approcher et d’en manger les fruits.
Quelque temps après, Hina épousa un jeune pêcheur qui vivait à l’embouchure de la rivière. Le couple eut une fille, jolie comme un rayon de soleil sur la rosée du matin. Mais leur bonheur dura peu : quelques mois plus tard, le jeune homme vint à mourir. Hina se remaria avec le frère de son premier époux. Une autre fille leur naquit, belle comme le soleil qui se couche sur la mer. Les deux fillettes grandirent ensemble et s’aimèrent comme deux enfants de même père et de même mère.
Les années passèrent, mais le nouveau bonheur de la pauvre Hina allait encore lui être enlevé. Un jour, malgré la formelle interdiction, les deux fillettes voulurent goûter aux fruits étranges de l’arbre long et grêle qui poussait près de leur case.
Hélas ! Les dieux veillaient et les deux coupables furent transformées en nuages et transportées au-dessus de la mer. Les anciens disent que ce sont les deux nuages roses que l’on voit toujours, par beau temps, au-dessus de l’atoll de Hanaa.
Les jours passèrent encore, et une grande sécheresse vint bientôt détruire toute nourriture et toute eau douce. Seul le cocotier résista au soleil et, malgré la défense des dieux, les hommes recueillirent ses fruits, qui contenaient une eau douce et claire, légèrement sucrée. Ils virent que chaque fruit, de la taille d’un gros melon, était marqué de trois taches sombres disposées comme des yeux et une bouche... et pour boire cette eau, il leur fallut coller leurs lèvres contre ce dessin de bois. Et Hina fit comme les autres, sans se rendre compte que la prophétie venait de s’accomplir..."
Les deux tresses étaient maintenant terminées, solides cordes noires sur ses épaules. Vahinemoea y piqua un hibiscus au coeur pourpre et me sourit, avec cette gentillesse qui faisait briller ses yeux noirs. Là-bas, des voix lointaines nous appelaient :
— Hé ! Venez vous baigner avec nous !
En courant, nous rejoignîmes le groupe bruyant qui descendait vers la mer, par la grande allée bordée de cocotiers pensifs.